POM, POM, POM, POM …

GIGNL’une des plus anciennes institutions françaises, la Gendarmerie, dont l’histoire remonte au XIVème siècle, vient de changer de chef.  Son nouveau « directeur» est le général Denis Favier, 53 ans. Un officier exceptionnel, issu de l’une des unités militaires les plus connues au monde, le GIGN. C’est la première fois que la Gendarmerie est commandée par un homme provenant du noyau le plus dur de l’action policière : le contre-terrorisme. Signe des temps ? Sans doute. A la figure franchouillarde et un peu ridicule de Cruchot (Louis de Funès) et des gendarmes de Saint-Tropez, a succédé l’image des hommes en noir (1) surarmés, véritables incarnations du « guerrier moderne ».

La Russie tient une place inattendue dans la nomination de Denis Favier à la tête des 100.000 gendarmes français. Il faut en effet remonter aux deux prises d’otages perpétrées par des Tchétchènes au début des années 2000, et à leurs issues dramatiques. D’abord celle du Théâtre de la Doubrovka à Moscou (23-26 octobre 2002) puis celle de Beslan (1er-3 septembre 2004). Dans le monde entier, les professionnels du contre-terrorisme s’interrogent alors : que serions-nous capable de faire si un tel événement se déroulait dans notre pays ? Le ministère français de l’Intérieur, comme la direction de la Gendarmerie ou celle de la Police, n’échappent pas à ce questionnement et les réponses ne sont pas très rassurantes. Certes, chacun juge les méthodes russes extrêmement brutales, mais personne ne fanfaronne en disant : « Nous, nous saurions faire » ! Les unités de contre-terrorisme, qu’elles relèvent des gendarmes (GIGN), des policiers (RAID), voire des armées (COS) n’apparaissent pas alors dimensionnées et organisées pour faire face à une POM, une prise d’otages massive – selon l’acronyme désormais en usage.

Au sein de la gendarmerie, un homme va être chargé de tirer les conclusions de ce constat, de proposer des remèdes puis de les mettre en œuvre : Denis Favier. Fils de militaire, officier issu de Saint-Cyr, il est déjà une figure, bien au-delà de la gendarmerie. En 1994,  il commande le groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) lorsque des terroristes algériens détournent un Airbus d’Air France et retiennent les passagers et l’équipage en otage sur l’aéroport de Marignane (Bouches-du-Rhône). Avec ses hommes, Denis Favier, 35 ans, donnera l’assaut le 26 décembre, inscrivant cette action dans les annales de l’histoire mondiale du contre-terrorisme (2).

Que faire donc en cas de POM, lorsque plusieurs centaines de personnes sont concernées dans un site complexe ? Le GIGN a déjà eu à gérer un tel épisode, dans des circonstances qui restent troubles. En 1979, quelques centaines d’islamistes radicaux se retranchent dans le Grande Mosquée de La Mecque, en Arabie Saoudite. La Garde nationale saoudienne est débordée et les autorités du pays font appel, discrètement, à la France. Le GIGN, créé cinq ans plus tôt, est dépêché sur place. L’affaire se solde par un massacre, alors que l’information est soigneusement verrouillée.

Un quart de siècle plus tard, Denis Favier ne l’ignore pas, les choses ne se passeraient pas ainsi si, par exemple, un groupe terroriste prenait en otage les spectateurs de l’Opéra-Bastille ou les croisiéristes d’un paquebot en Méditerranée…  Un massacre de civils n’est pas une option à proposer aux responsables politiques. D’autant que les médias seraient là.

Il faut donc se doter d’outils capables de gérer des actions terroristes massives, simultanées ou complexes. Massives, c’est Moscou ou Beslan – et plus récemment l’affaire de l’usine gazière d’In Amenas en Algérie. Simultanées, c’est par exemple la dizaine d’attaques commises par le groupe pakistanais Laskar e-Toïba à Bombay (Inde) en novembre 2008. Complexes, c’est la possibilité que les terroristes utilisent des armes chimiques ou menacent un navire méthanier, voire une centrale nucléaire… Comme le dit le général Thierry Orosco, qui a succédé à Denis Favier à la tête du GIGN : « Quand on nous appelle, c’est qu’il n’y a plus personne derrière. Nous devons forcément apporter une solution. »

Sur la base de ses conclusions, Denis Favier avait été chargé de réorganiser et de renforcer considérablement le GIGN à partir de 2007. Il mènera cette mission à bien et en sera récompensé en accédant à la plus haute fonction gendarmique. Alors qu’à l’origine, le Groupe ne comptait que quelques dizaines de gendarmes, c’est aujourd’hui une unité de plus de 400 hommes (et quelques femmes), qui pourrait engager des moyens conséquents et spécialisés en cas de coup dur. Cela suffirait-il ? Sans doute pas.

Au niveau international, le GIGN collabore avec de nombreuses unités spéciales, notamment dans le monde arabe et en Europe (réseau Atlas). En France, les choses sont plus complexes. Si une culture militaire commune et la participation aux opérations extérieures (en Afghanistan, par exemple) permet au GIGN de travailler avec le Commandement des opérations spéciales, la coopération avec la police reste problématique. Traditionnellement rivaux, de cultures souvent opposées, gendarmes et policiers ne s’aiment guère. Faire travailler ensemble le GIGN et la FIPN (Force d’intervention de la police nationale, dont le RAID est l’unité la plus en pointe) relève de la gageure. Les cafouillages du RAID lors de l’affaire Merah, le terroriste toulousain tué en mars 2012, n’ont pas arrangé les choses. Au final, il serait bien regrettable que ces inimitiés profitent à d’autres terroristes tentés par les POM.

 

Auteur: Jean-Dominique Merchet
Source: http://fr.ria.ru/tribune/20130415/198067938.html