Budget de la défense: les lobbies au front

SGDSNParlementaires, industriels et militaires se mobilisent pour limiter les coupes budgétaires et préserver «l’influence de la France dans le monde». La pression monte sur le président François Hollande

«La patrie est en danger, parce que sa défense l’est.» Jean-Louis Carrère, président de la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, a le premier lancé l’alarme, le 13 mars dernier. Mardi, le sénateur socialiste a été rejoint par son homologue du Palais-Bourbon, Patricia Adam. Dans Le Monde, la présidente de la Commission de la défense de l’Assemblée nationale, socialiste également, dénonce avec force: «Bercy veut tuer le Ministère de la défense.»

A ces prises de position s’ajoutent des tribunes signées de ténors de la droite, comme François Fillon, ainsi que les analyses alarmistes des militaires et des experts. «La moindre encoche dans le budget de la défense serait une erreur extrêmement grave», estime Pierre Servent, spécialiste de la défense. Même Le Monde, dans son éditorial de ce mercredi, dénonce des coupes «plus que déraisonnables». Tous enjoignent à François Hollande de préserver «l’effort de défense» pour permettre à la France de conserver «son influence dans le monde».

A quelques semaines de la publication du livre blanc sur la défense, c’est surtout l’exercice parallèle de préparation des budgets militaires qui préoccupe les acteurs du secteur. Ils font monter la pression pour tenter d’éviter des coupes sombres: Bercy envisagerait de ramener l’effort consacré à la défense de 1,56% du PIB actuellement, à 1,1% en 2025. Dans cette hypothèse, le budget passerait de 31,5 milliards d’euros à environ 28 milliards par an. «Je suis convaincu que notre sécurité serait alors compromise», clame Jean-Louis Carrère, soutenu par l’ensemble des groupes, à l’exception des écologistes. Les sénateurs plaident pour le maintien «d’un effort minimal de défense de 1,5% du PIB»: «Sans une diplomatie appuyée sur un outil militaire bien dimensionné, l’influence de la France et sa capacité à défendre sa place, ses intérêts et ses ressortissants connaîtraient un déclassement très significatif.»

«En diminuant encore le budget, on risque de casser l’outil de défense», ajoute le général Vincent Desportes, professeur associé à Sciences Po. Les uns et les autres mettent en avant les efforts que l’armée a déjà consentis: le dernier livre blanc, en 2008, prévoyait une diminution de plus de 50 000 soldats en cinq ans. «Cela fait des années que le budget est soit gelé, soit amputé, soit diminué, il faut cesser de considérer l’armée comme une variable d’ajustement», s’insurge Pierre Servent.

La guerre au Mali sert d’argument. «A l’avenir, la France risque d’être incapable de monter une opération comme «Serval», où elle agit en première ligne», craint Vincent Desportes. «Elle ne pourra livrer une guerre que si les autres pays veulent bien la mener aussi.» Comme lui, les parlementaires craignent que la France devienne trop dépendante des Etats-Unis, qui, en termes stratégiques, se détournent de l’Europe au profit de l’Asie et du Pacifique. «Sans compter que le paysage des menaces est extrêmement incertain au sud de la Méditerranée, au Moyen-Orient, en Afrique, ajoute Pierre Servent. Nous avons devant nous des surprises stratégiques potentielles.»

Autre argument des lobbyistes, le conflit malien aurait montré les limites d’une partie du matériel, comme le manque de drones armés ou la faiblesse des avions ravitailleurs. Dans un rapport datant de juillet 2012, le Sénat avait déjà qualifié les forces armées de «juste insuffisantes». L’armée de terre est particulièrement inquiète: «Certains équipements sont les mêmes que durant la guerre au Koweït en 1991, et ils avaient déjà vingt ans», s’insurge Vincent Desportes.

Les parlementaires s’inquiètent aussi des répercussions sur l’emploi dans l’industrie de défense, ainsi que de l’impact sur la recherche et le développement. Les industriels, qui emploient directement et indirectement 165 000 personnes, sont mobilisés: «Je n’arrête pas de tirer la sonnette d’alarme», a déclaré à l’AFP le président du Conseil des industries de défense françaises, Christian Mons. «Deux milliards de réduction des investissements dans le secteur, c’est 20 000 emplois qui disparaissent», prévient-il. Selon Les Echos, les patrons de sept grandes entreprises du secteur ont écrit au président de la République pour demander une audience. «Les grandes sociétés comme Thales, EADS ou Dassault souffriront, mais s’en relèveront, prédit pourtant Vincent Desportes. Par contre, le tissu des PME ne s’en remettra pas.»

Les défenseurs de l’armée espèrent que l’arrivée de Bernard Cazeneuve au Budget modifiera la donne: l’ancien maire de Cherbourg, où se construisent les sous-marins nucléaires, est un bon connaisseur du sujet. Mais in fine, les décisions appartiennent à François Hollande, dont la parole est extrêmement attendue sur la question.

Source: letemps.ch