Comment l’éclairage nocturne peut-il révèler le PIB d’un pays?

LoupeLe lien est connu depuis plusieurs années : plus l’activité d’une région s’accroît, plus
l’éclairage nocturne s’y développe. Autrement dit, si l’on observe des images satellites de
nuit, des taches lumineuses qui s’étendent sont généralement signe d’une augmentation de la richesse produite dans ces zones.

Des chercheurs s’étaient déjà servis de cette corrélation pour calculer la croissance du
produit intérieur brut (PIB) d’une région . Une start-up japonaise était allée plus loin en
élaborant des prévisions de croissance à partir de ces images satellites.

Cette fois, un chercheur de l’université de Chicago s’est penché sur ces clichés pour
répondre à une question plus précise : certains pays trichent-ils ? Plus précisément, les
autorités des pays les plus autoritaires profitent-elles de l’absence de contrôle sur la
croissance qu’elle déclare pour gonfler leurs chiffres ?

S’appuyant sur des données datant de 1992 à 2008, Luis R. Martinez a donc « comparé le
PIB (un indicateur auto-évalué, sujet à manipulation) et l’éclairage nocturne (enregistré par
les satellites et bien plus difficile à manipuler) en tant que mesure de l’activité
économique », explique-t-il au « Washington Post ».

PIB gonflé de 15 à 30 %
Il s’est penché sur trois groupes de pays : ceux qui sont « libres » (les plus démocratiques),
« partiellement libres » et « non libres » (les plus autoritaires), selon le classement établi
chaque année par l’ONG Freedom House .
Le classement des pays selon leur fonctionnement démocratique, par l’ONG Freedom
House. – Capture Freedom House

La conclusion du chercheur est sans appel. « J’ai trouvé qu’une augmentation de 10 % de
l’éclairage nocturne est associée à une hausse de 2,4 % du PIB dans les pays les plus
démocratiques et de 2,9 à 3,4 % dans les pays les plus autoritaires », explique-t-il.

La croissance chinoise revue à la baisse
Cet écart pourrait-il s’expliquer par des caractéristiques propres à ces pays concernant par
exemple la structure de leur économie, leur urbanisation ou leur utilisation de l’électricité ?
Luis Martinez étudie chacune de ces hypothèses, puis les rejette.

L’absence de fonctionnement démocratique reste, selon lui, ce qui explique la plus grande
élasticité entre l’éclairage nocturne et la croissance économique. Et comme pour confirmer
qu’il s’agit bien d’une manipulation de la part des dirigeants, le chercheur constate que la
croissance du PIB est particulièrement élevée au regard du développement de l’éclairage
nocturne à l’approche d’une échéance électorale.

En moyenne, le chercheur estime que le PIB est gonflé de 15 à 30 % par an dans les pays
les plus autoritaires.

La richesse économique ainsi calculée à la belle étoile pourrait-elle changer la donne ?
Prenant l’exemple de la Chine et de la Birmanie, les deux pays affichant la plus forte
hausse de leur PIB entre 1992 et 2005, Luis Martinez revoit à la baisse leur taux de
croissance annuel moyen. Il dégringole de 6,3 % à 4,9 %.

Le chercheur réajuste également le palmarès des pays à la plus forte croissance
économique de 1992 à 2008 : le Cap Vert, l’Estonie, la Lituanie, la Corée du Sud et la
République dominicaine prennent ainsi la place du Bhoutan, du Laos, des Emirats arabes
unis, du Soudan et de l’Ethiopie.

Résultat, dans le top 20 des pays affichant la plus forte croissance, ce ne sont pas 4
pays qui sont considérés comme « démocratiques », mais 9, selon le chercheur.

Auteur: Sophie Amsili
Source: https://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/0301684602234-comment-leclairage-nocturne-laisse-penser-que-les-regimes-autoritaires-gonflent-leur-pib-2177246.php