J’espionne, tu espionnes, il espionne

LoupeEspionnée par les services de renseignement allemands, la France n’a pas accablé son partenaire européen. Mercredi, le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll a renouvelé sa “confiance” en Berlin, pourtant accusée d’avoir espionné plusieurs entreprises et pays européens pour le compte des Etats-Unis. “L’amitié franco-allemande dépassera et dépasse largement ces informations, faut-il encore qu’elles soient confirmées”, a-t-il déclaré. Des propos qui tranchent avec les réactions beaucoup plus fortes de certaines autres cibles. Mardi, l’Autriche a ainsi porté plainte contre X, tout en réclamant des “explications” à l’Allemagne. L’avionneur européen Airbus, en concurrence directe avec l’Américain Boeing, va aussi porter l’affaire devant la justice.

Avant Stéphane Le Foll, le gouvernement ne s’était quasiment pas signalé sur le sujet. L’opposition non plus. Pierre Lellouche, qui se disait “scandalisé” dans les colonnes de L’Express, promettait qu’une question en ce sens serait posée mardi au ministre des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale. Mais aucune prise de parole sur le sujet n’a eu lieu dans l’Hémicycle. Comme la France, la Commission européenne n’a pas élevé le ton. “Nous serions un peu déçus si nos activités, notre rôle comme acteur dans le monde n’attirait pas l’intérêt”, a plaisanté son porte-parole Margaritis Schinas la semaine dernière. Bruxelles, comme Paris, ne veut pas froisser Berlin.

“La France aussi espionne ses alliés!”
“On ne sait pas ce qui a pu se passer et les Allemands non plus”, analyse pour leJDD.fr François Heisbourg de la Fondation pour la recherche stratégique. “Y avait-il des ordres politiques? Les services agissaient-ils seuls? Y a-t-il eu un défaut de communication? Avant de créer un incident diplomatique, il faut en être certain”, explique-t-il. Une enquête parlementaire a ainsi été ouverte outre-Rhin. Ces révélations embarrassent Angela Merkel, qui s’est toujours posée en victime de ses alliés, notamment après les révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage organisé par la NSA. Cette dernière a d’ailleurs été condamnée jeudi par une cour américaine. Selon Bild, la chancellerie connaissait pourtant depuis 2008 l’existence de telles pratiques, mais n’a pas réagi pour ne pas froisser Washington et mettre en péril la coopération dans la lutte contre le terrorisme.

Lundi, le journal berlinois Tageszeitung qualifiait le silence français de “stratégique”, à la veille du vote à l’Assemblée nationale de la nouvelle loi sur le renseignement : “Il n’est pas surprenant que le gouvernement se taise. Mardi, il fait adopter une vaste loi élargissant les compétences des services secrets en terme de surveillance. Par conséquent, il n’a simplement aucun intérêt à réagir à un scandale d’espionnage.” Pour François Heisbourg, cette supposée précaution française est pourtant inutile. “On n’est pas sur les mêmes registres. L’affaire allemande est spectaculaire, et si les gens ont envie de faire un rapprochement, ils n’auront aucun mal à le faire”, assure-t-il.

Dernier paramètre à prendre en compte : l’espionnage “entre amis” est très répandu, selon les experts du secteur. “Ce n’est pas un scoop”, révèle même un spécialiste au Figaro. Paris serait même en première ligne dans le domaine, ce qui peut expliquer son silence relatif. Il y a un an, Robert Gates, ancien secrétaire à la Défense de George W. Bush, révélait que la France était un des pays les plus actifs en matière d’espionnage des intérêts américains. Début 2015, les services canadiens ont suspecté les Français d’être derrière le logiciel Babar, à l’origine d’une vaste opération de piratage informatique débutée en 2009. Au moment de l’affaire Snowden, l’ex-directeur de la DST Yves Bonnet l’assurait : “La France aussi espionne ses alliés!”

Auteur: Thomas Liabot
Source: http://www.lejdd.fr/International/Europe/Espionnage-allemand-pourquoi-Paris-fait-profil-bas-731322