Lors d’une enquête judiciaire, les médias sont un boulet

MicroC’est par les écrans de l’information continue qu’une réalité glaçante a surgi. Le massacre de Charlie Hebdo depuis mercredi 11 h 30 est devenu une gigantesque édition spéciale. Cet effet médiatique, les terroristes et les criminels sont les premiers à l’avoir intégré. Enfants de Hollywood, des séries, des jeux vidéo autant que du djihad, leurs crimes se caractérisent par une sorte de mimétisme cinématographique. Ils peuvent s’admirer dans les images des télévisions, les sites d’informations et les réseaux sociaux. Les barbares 2.0 sont les héros d’une série qu’ils ont eux-mêmes écrite. Ainsi nous vîmes mercredi matin, dans une vidéo insoutenable, l’un des terroristes achever un policier à terre comme dans un geste «appris» à la télévision. Cette confusion entre réel, virtuel et information permanente est telle que les services britanniques et américains de renseignement utilisent, dit-on, de vrais scénaristes pour les aider à imaginer ce que peuvent faire les criminels. Elle pèse aussi sur le travail de la police et des journalistes.

L’art de l’enquête comme celui de la guerre exige, en effet, de connaître, sans qu’il le sache, les intentions et la stratégie de l’adversaire. Avant l’information continue et les réseaux sociaux, les journalistes suivaient minute par minute le travail de la police, mais les éléments qui filtraient étaient le plus souvent «sous contrôle». C’était il y a un siècle. Aujourd’hui, le criminel traqué ajoute au GPS de sa voiture la géolocalisation permanente de ses poursuivants à laquelle il a accès en temps réel.

Hugues Moutouh, l’ancien conseiller spécial de Claude Guéant et auteur de 168 heures chrono, la traque de Mohamed Merah, le confirme. « Lors d’une enquête judiciaire sensible, affirme-t-il, le plus souvent les médias sont un boulet. »
C’est qu’au cœur de cette course-poursuite les journalistes sont lancés, eux aussi, dans une épreuve de rapidité et d’endurance. Cette frénésie contrarie le plus souvent le travail de la police. C’est ainsi que l’avis de recherche des trois suspects de l’attentat de Charlie Hebdoenvoyé aux forces de l’ordre mercredi en fin d’après midi s’est retrouvé sur Twitter. Les trois noms venaient d’être intégrés dans le fichier des personnes recherchées (auquel 200 000 fonctionnaires ont accès), et des sites d’information et des chaînes de télévision ont révélé au grand public leur identité. Un pacte non écrit veut pourtant que ces noms restent secrets jusqu’à l’interpellation, mais la lenteur inhérente à toute enquête contraste avec la compulsion et l’excitation qui rythment le continent médiatique.

Le malheur est que cette impatience a une influence directe sur les événements. Mercredi soir, aux deux frères Saïd et Cherif Kouachi s’ajoutait le nom de Mourad Hamyd, 18 ans, habitant de Charleville-Mézières. Son nom «a tourné» durant des heures comme celui d’un complice des assassins présumé. Le lycéen s’est lui-même constitué prisonnier. Sur Internet, d’ailleurs, un réseau s’était organisé pour proclamer son innocence. Lors de son passage au Figaro, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, confiait la difficulté devant laquelle se trouve la police quand les suspects peuvent suivre, en temps réel, le travail des enquêteurs.

Hugues Moutouh, l’ancien conseiller spécial de Claude Guéant et auteur de168 heures chrono, la traque de Mohamed Merah, le confirme. «Lors d’une enquête judiciaire sensible, affirme-t-il, le plus souvent les médias sont un boulet.» Lui reviennent les erreurs des chaînes d’informations continues qui semaient la confusion au plus haut niveau de l’État. Ainsi, le directeur de cabinet de François Fillon ne savait plus que croire entre les rumeurs de fuite, de mort ou de reddition. Le télescopage entre l’enquête policière et l’enquête journalistique qui a fait perdre quelques précieuses heures aux services d’enquête. La crainte enfin d’une fuite médiatique au moment de la tentative d’interpellation.

Instaurer des règles? Une seule est fiable: la responsabilité personnelle. Ce que Pierre Péan, l’un des plus chevronnés de la prestigieuse confrérie des enquêteurs, exprime en ces termes: «Ma règle essentielle n’est pas propre au journalisme: je tiens à me regarder dans la glace le matin sans dégoût. J’estime que j’ai le droit, voire le devoir, de ne pas tout dire ce que je sais. Le journalisme, ça n’est pas seulement trouver, mais c’est choisir.»

Auteur: Vincent Trémolet de Villers
Source: http://www.lefigaro.fr/vox/medias/2015/01/08/31008-20150108ARTFIG00319-traque-des-terroristes-droit-d-informer-et-devoir-de-se-taire.php