Allemagne-Argentine: il ne s’agit pas que de football

AllemagneLe sommet de dimanche entre les deux équipes symbolise les liens entre des peuples aux relations et au passé complexes.

La correction infligée à la Seleçao en demi-finale (7-1), avant la finale disputée ce dimanche contre l’Argentine au célèbre stade Maracaña de Rio, une probabilité forte de remporter cette Coupe du Monde brésilienne: l’Allemagne est un peu chez elle en Amérique du Sud. Presque logiquement, puisque ce fut l’une de ses terres d’influence depuis le début du XIXe siècle, notamment au Brésil où une importante communauté germanique se forma dès la fin de la domination portugaise.

Auparavant, il y avait bien eu des tentatives de colonisations allemandes dans le Nouveau Monde, notamment au Venezuela, mais toutes avaient échoué. Au début des années 1800 en revanche, dans la foulée des explorations du géographe Alexander Von Humboldt, de nombreux Allemands, parfois d’anciens soldats mais aussi, pour beaucoup, des villageois fuyant la pauvreté dans leur pays, commencèrent à émigrer en Amérique latine, dans le sud du Brésil, et fondèrent d’importantes communautés, notamment dans les provinces de Santa Catarina et de Rio Grande do Sul.

Une influence militaire et politique au XIXe siècle

Vers la fin du XIXe siècle, plus de 210.000 Allemands étaient durablement installés au Brésil (plus de 350.000 dans les années 60), prenant de nombreuses initiatives, investissant dans le réseau ferroviaire ou dans des ports, cultivant les terres, fondant banques et sociétés d’import-export; bref, contribuant fortement au développement économique des zones où ils s’étaient implantés.

Avec, parfois, la reconstitution de véritables petites Allemagnes miniatures telles que la ville de Blumenau et ses maison à colombages, dont la fête de la Bière (Oktoberfest) attire aujourd’hui les foules.

Puis les Allemands essaimèrent dans le Nord du pays, ainsi qu’au Venezuela, en Argentine, au Pérou, en Uruguay et surtout au Chili, où ils devinrent rapidement, dans certaines régions du sud, vers Valparaiso, la plus importante communauté d’émigrés européens, mais aussi la plus prospère.

Avec le soutien du gouvernement allemand, ces colonies offrirent aussi des soutiens militaires très divers aux jeunes états latino-américains, se forgeant auprès d’eux une réelle influence politique. Forte de sa victoire dans la guerre de 1870, l’armée allemande prodigua son aide et son expertise de défense aux gouvernements, dans une région chroniquement explosive et aux frontières peu stabilisées. Et l’industrie de l’armement, à commencer par le marchand de canons Krupp, en profita largement.

Exfiltrations nazies 

Cette vague migratoire fut donc très fructueuse de part et d’autre. Mais les liens latino-germaniques ont leur versant sombre qui est aussi le plus connu, celui des exfiltrations de nazis hors d’Allemagne vers l’Amérique latine à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et de la deuxième vie qu’ils ont menée, de l’autre côté de l’Atlantique, souvent en bonne intelligence avec les dictatures militaires.

Le spectaculaire enlèvement d’Adolf Eichmann par un commando du Mossad dans une rue de Buenos Aires, le 11 mai 1960, pour être emmené en Israël puis jugé à Jérusalem et exécuté, reste un symbole fort de ces liaisons dangereuses. Eichmann avait vécu pendant dix ans en Argentine sous un nom d’emprunt (Riccardo Klement).

Le chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie, vécut lui longtemps en Bolivie où, tout en travaillant pour la CIA, il dirigea des entreprises puis collabora avec les régimes en place, notamment avec celui du dictateur Hugo Banzer, pour lequel il créa même une milice paramilitaire. La Bolivie l’a protégé jusqu’en 1983 avant que la France ne finisse par obtenir son expulsion.

Contrairement à Eichmann ou Barbie, la plupart des criminels SS ayant fui en Amérique latine ne furent jamais inquiétés, malgré les efforts de chasseurs de nazis comme Simon Wiesenthal ou Serge et Beate Klarsfeld. Josef Mengele, médecin SS s’étant notamment livré à des expériences pseudo-médicales atroces sur des déportés du camp d’Auschwitz, a fait partie des nazis ayant trouvé un refuge accueillant dans l’Argentine de Juan Peron. Repéré à plusieurs reprises, il ne sera pourtant jamais arrêté et finira sa vie, libre, à Sao Paulo.

Dans un livre récent, La traque des nazis, l’historien allemand Daniel Stahl souligne que seul un très petit nombre des centaines de criminels nazis réfugiés en Amérique du sud ont été retrouvés et punis et explique cette impunité par une «coalition des mauvaises volontés»: celle de policiers français soucieux de masquer leur passé collaborationniste, d’autorités sud-américaines n’assumant pas les turpitudes de leurs régimes, mais aussi des services secrets américains, de l’Allemagne de l’Ouest ou même d’Interpol.

La colonie «Dignidad» est un autre exemple de collusion entre les anciens nazis et les dictatures latinos. Cette secte fondée au Chili en 1961 par l’ancien SS Paul Schafer (condamné pour  abus sexuels sur mineurs) fut aussi une zone d’exception et une base de la dictature de Pinochet pour la répression et la torture des opposants, avant d’être «normalisée» au retour de la démocratie et rebaptisée Villa Baviera.

Après la disparition des dictatures, les pays latino-américains concernés ont diversement fait face à leurs années noires. Après des années d’ambigüité, le président argentin péroniste Nestor Kirchner a relancé, à partir de 2003, les poursuites contre les tortionnaires, permettant de facto la reprise des investigations sur l’arrivée des anciens nazis dans le pays.

Angela Merkel, «chef de l’Europe»

Aujourd’hui, l’Allemagne est d’abord vue par l’Amérique latine comme une puissance économique et exportatrice de premier rang (elle réalisait à elle seule près du tiers des exportations de l’UE dans la région en 2011), assumant clairement le leadership en Europe. Un sentiment particulièrement visible il y a dix-huit mois, lors du sommet Union européenne–Amérique latine à Santiago du Chili, qui réunissait près de 60 délégations et chefs d’Etats des deux zones.

La chancelière, qui y a déclaré «vouloir porter à un autre niveau les relations entre la Celac [Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes, ndlr] et l’UE, pour parvenir à une association stratégique d’égal à égal», a été la star de ce sommet, baptisée «chef de l’Europe» par la presse du Chili (où un chef d’Etat allemand n’avait pas mis les pieds depuis 22 ans) et encensée par bon nombre de présidents latino-américains, avec lesquels elle a multiplié les entretiens bilatéraux.

Ce soir, pour la finale du Mondial, Angela Merkel est attendue dans les tribunes du Maracaña, pour un nouveau temps fort, sportif cette fois, de l’histoire entre Allemagne et Amérique latine.

Auteur: Anne Denis
Source: http://www.slate.fr/story/89823/allemagne-argentine-amerique-sud-chez-elle