Responsables sécurité, attention à votre image

sécuritéIkea Renault, EDF… Les patrons de la sécurité épinglés pour des pratiques relevant de l’espionnage ont terni l’image du métier. Promis, juré, la profession va se réformer.
C’est le genre de barbouzeries qu’on croyait réservées aux films de série B. Un directeur sécurité d’Ikea France, Jean-François Paris, qui rassemble les antécédents judiciaires et policiers de centaines de candidats à l’embauche. Un ancien des RG, Jean-Pierre Fourès, qui lui fournit les documents grâce à un réseau de policiers complices. Des salariés, surnommés “implants”, embauchés pour écouter les conversations. Et même un couple de clients, les Denize, dont la vie privée est passée au peigne fin pour s’être plaint des délais de livraison de leur cuisine!

Loin de se limiter à des lampistes, l’affaire touche Ikea en plein cœur: l’actuel directeur général de la filiale française, Stefan Vanoverbeke, son prédécesseur, Jean-Louis Baillot, et le directeur financier, Darius Rychert, ont été mis en examen en novembre. “Il est sidérant de voir les moyens financiers utilisés et ce que ces pratiques disent de la paranoïa d’Ikea”,assène Yassine Yakouti, un des avocats des syndicats d’Ikea.

Espionnage et piratage
Le cas Ikea n’est pourtant que le nouvel épisode d’une incroyable série d’affaires récentes qui ont durement écorné l’image des responsables sécurité : espionnage de l’ancienne présidente d’Areva Anne Lauvergeon et de son mari par un enquêteur suisse, Mario Brero, qui affirme avoir été mandaté par des cadres dirigeants du groupe ; vraie-fausse affaire d’espionnage chez Renault ; piratage de l’ordinateur d’un responsable de Greenpeace par des salariés d’EDF, affaire pour laquelle un responsable de la sécurité du groupe nucléaire et des consultants ont été condamnés en février 2013.
“Ces affaires ont plombé l’image du métier, reconnaît Alain Juillet, patron du Club des directeurs de sécurité des entreprises (CDSE). Mais il faut voir le positif : ce grand déballage a permis de professionnaliser le secteur. Le nettoyage était nécessaire.” Le grand ménage a commencé par la base : la mise au jour des officines spécialisées dans les basses œuvres. Le cabinet Eirpace, créé par l’ex-RG Jean-Pierre Fourès, fournissait à Ikea, au tarif de 80 euros l’unité, les fichiers de police des candidats à l’embauche, qui rassemblent leurs éventuelles infractions répertoriées.

Difficile d’en savoir plus : Eirpace a été liquidé en 2011, et ses archives ont été détruites début 2012, au grand dam des policiers venus perquisitionner le domicile du dirigeant. La direction sécurité d’EDF avait, elle, fait appel au cabinet Kargus, une société fondée par l’ex-agent de la DGSE Thierry Lorho, elle aussi liquidée depuis.

Espions, policiers, militaires
Ce tropisme pour les anciens des services de renseignements, de la police ou de l’armée se retrouve dans le casting de ces directions à risques : chez Renault, le patron de la sécurité Rémi Pagnie, ex-DGSE, était épaulé par un ancien de la PJ de Versailles et un ex-DPSD (Direction de la protection et de la sécurité de la défense). A EDF, la sécurité était chapeautée par un contre-amiral, secondé par un ancien policier. “Il y a une fascination des dirigeants pour ces profils, pour leurs informations et leurs réseaux”, pointe Stéphane Koch, patron du cabinet suisse d’intelligence économique Intelligentzia.

Les services de sécurité ont-ils dérapé seuls, comme le plaident les groupes concernés ? Les agissements ont-ils été validés par les directions générales ? C’est tout l’objet des instructions en cours. Les condamnations judiciaires ont pour l’instant épargné les dirigeants. EDF, condamné en 2011 à 1,5 million d’euros d’amende pour complicité de piratage informatique dans l’affaire Greenpeace, a finalement été relaxé en appel en 2013. Seul le numéro deux de la sécurité, l’ancien policier Pierre-Paul François, a écopé d’une peine de six mois de prison. “Il fallait un fusible pour protéger la hiérarchie, assure son avocate Marie-Alix Canu-Bernard. EDF travaillait de longue date avec Kargus, la direction était forcément au courant.”

Les directeurs des magasins Ikea savaient
Mêmes soupçons à Ikea France : Jean-François Paris, l’ancien directeur sécurité d’Ikea France, accuse l’ex-dirigeant Jean-Louis Baillot d’avoir industrialisé la collecte frauduleuse de données judiciaires en 2006-2007. L’intéressé dément, assurant que Jean-François Paris n’était pas dans sa ligne hiérarchique et rapportait directement au siège suédois du groupe. “A Ikea, on ne peut pas sortir un centime sans passer dans le scope du contrôle de gestion, assure Vincent Lecourt, un autre avocat des salariés de l’enseigne. Même les directeurs de magasin étaient au courant du système.”

Le problème, c’est qu’en l’absence de preuve écrite, l’identification des donneurs d’ordre ultimes relève de la gageure. “Les dirigeants restent souvent volontairement dans le flou quand ils donnent des missions à leurs équipes de sécurité, pointe le dirigeant d’une agence d’intelligence économique. En gros, ils exigent des résultats, mais ne veulent pas savoir comment ils sont obtenus. Ce qui permet de plaider l’ignorance si l’enquête dérape.”

Charte d’éthique à l’horizon
Les entreprises concernées jurent désormais laver plus blanc que blanc. Ikeaa annoncé dès 2012 la création d’un département “gouvernance et conformité” et d’un comité d’éthique consultatif. Renault a passé à la lessiveuse sa direction sécurité, mais aussi une partie de son état-major, avec les départs du numéro deux, Patrick Pélata, et du directeur juridique, Christian Husson. Les entreprises essaient aussi de varier les profils des responsables sécurité. “Il faut un équilibre entre des professionnels de la protection et des profils issus du business, qui connaissent les contraintes de l’activité sur le terrain”, estime Thierry Bourgeois, directeur de la sûreté de Total.

Au-delà, c’est toute la profession qui se structure. Le CDSE a lancé un programme de formation “management de la sécurité”, en partenariat avec ESCP Europe, et travaille actuellement sur une charte d’éthique. Avec l’idée de redonner au poste ses lettres de noblesse. “La direction sécurité intègre des missions essentielles, de la protection contre les cyberattaques à celle des salariés en zone à risque, rappelle Alain Juillet, au CDSE. Ce poste a vocation à entrer au comité exécutif.” Histoire de sortir définitivement la sécurité de son image de tremplin pour anciens barbouzes.

Auteur: Vincent Lamigeon
Source: http://www.challenges.fr/entreprise/20140306.CHA1264/la-verite-sur-les-barbouzes-qui-sevissent-dans-les-entreprises.html